Enselle et Greutel

Récit isolé: Enselle et Greutel

(Petit Conte d’Halloween)

Autant vous prévenir tout de suite, l’histoire qui va suivre pourra choquer certaines personnes, voir même renverser leur vision des choses. Laissez-moi vous présenter ses personnages principaux.

Tout d’abord, Enselle. Jeune et jolie jeune fille de huit ans et demi, aux cheveux longs et blonds, avec un petit nez en trompette, les pommettes saillantes, au regard innocent et angélique, qui pourrait charmer même le plus cradingue des malfrats de seconde zone un soir de beuverie avec ses collègues de truanderie.

Ensuite vient son grand frère, Greutel. Jeune garçon de neuf ans, que le Père Meunier qualifierait de : « P’tit con qui fout l’merde ‘vec sa soeur, ces char’gnards qu’y’m’pourrissent mes récoltes ! Faudrait pas qu’y’m’poussent à bout, sinon j’sors eul’tromblon ! ». Néanmoins, il a également la tête parfaite du jeune garçon innocent, passe-partout et à qui on vendrait sa mère sans hésitation.

Ils avaient parfaitement conscience de leur statut privilégié de petits anges et qu’on leur pardonnait presque tout, même si la plupart du temps, sur le moment, quelques personnes du village auraient bien voulu les planter sur deux piques à l’entrée du bourg.

Ce matin-là, Enselle et Greutel, comme à leur habitude, vaquaient à leurs occupations de sales mômes du quartier. Après avoir copieusement agacé le chat de la vieille acariâtre du village, volé la tarte de madame Pierremont, et jeté quelques escargots dans le champ de salades du Père Meunier1, ils étaient en train de fomenter leur prochain méfait. Ils étaient assis sur des rochers et Greutel jetait des petits cailloux sur des moineaux devant lui2, dans l’espoir d’en tuer un.

– Et si nous allions remplir de bouse de vache toutes les chaussures des villageois ? proposa Greutel.

– Déjà fait la semaine dernière…

– Empoisonner le chien du curé ?

– Encore ? C’est au moins le troisième en moins d’un mois.

– Quatre, en fait. J’ai compté.

– Hahaha, frèrot, tu es diabolique !

– Je sais, je sais… Mais bon, alors, on fait quoi ?

Enselle fit la moue et sembla pensive un moment. Puis, une étincelle s’alluma dans ses yeux. Sa moue se transforma en rictus digne d’un film d’horreur, elle se voûta un peu et joignit les mains pour se les frotter.

– Et si on allait se promener dans la forêt ? C’est interdit par les adultes, donc c’est forçément bien ! Il doit y avoir toutes sortes d’animaux à torturer !

– Parfait !

Greuthel sauta de son rocher.

– Alors en selle, Enselle !3

* * *

Dans une chaumière un peu éloignée du village, Frida, sorcière de son état, était tranquillement en train de préparer une potion de paralysie.

Pour qu’une potion de paralysie soit réussie, il vous faut remplir certaines conditions. Pour vous, chers lecteurs férus de cuisine facile, voici la recette expliquée simplement :

Potion de Paralysie

Ingrédients :

– Eau. (30cl)

– Quelques ailes de chauve-souris. (3-4 devraient faire l’affaire)

– De la bave de crapaud. (20cl)

– Trois cheveux d’anges.

– Un zeste de tête réduite4. (râpez-la avec votre râpe à fromage, ça ira très bien)

Dans l’eau et la bave de crapaud, faites tremper les ailes de chauve-souris. Il faut qu’elles recouvrent tout juste le liquide. N’hésitez pas à en rajouter ou en enlever pour que ce soit à la bonne hauteur. Faites chauffer le tout dans un chaudron à feu doux. Ajoutez les cheveux d’anges et le zeste de tête réduite. Les ingrédients devraient fondre et se mélanger au fil de la cuisson. Une fois que vous obtenez une pâte noirâtre tirant sur le violet sombre, tournez trois fois dans le sens horaire de la troisième lune et sautez à cloche-pied en disant cette formule : « Mich’kalak-kalak5, grand démon primaire, j’invoque ta puissance pour paralyser les foules ! » Et voilà ! Vous avez de quoi remplir trois fioles de potion de paralysie !

Frida était donc en train de préparer sa potion de paralysie. Il fallait dire qu’elle n’était pas très douée pour ça. Son truc, c’était plutôt le cannibalisme. Un bon petit enfant bien gras et bien juteux comme ils savent si bien les faire dans la contrée de Ham Herrike, c’est un régal ! Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu de la viande de choix. Son dernier repas humain remontait à deux semaines, lorsqu’un randonneur s’était perdu dans sa clairière (Enfin… « Perdu » est un euphémisme. Il s’est plutôt empalé sur les pieux d’un piège habilement dissimulé sous un tapis de feuilles mortes6). Mais bon, une sorcière se doit d’être un tant soit peu équipée à tout les niveaux, si elle ne veut pas passer pour une amatrice aux yeux de ses congénères7. Elle a donc décidé de s’essayer à la confection de potions.

Alors qu’elle entamait la phase « cloche-pied » de la potion, un caillou brisa la fenêtre, traversa toute la pièce, fusa juste à côté de ses oreilles, et tomba dans le chaudron, éclaboussant toute la cuisine de jus de chauve-souris, de bave de crapaud et de tête réduite. Elle entendit le cri strident d’enfants qui rigolaient à l’extérieur.

– Ouais ! Bien joué, frérot ! En plein dedans !

– Je te parie un chat mort que j’arrive aussi à briser la fenêtre du haut !

– Pari tenu !

Alors que la fenêtre du haut rendait son dernier service en tant que fenêtre, elle rendit également son dernier soupir8. Le visage de Frida avait eu le temps de passer par plusieurs coloris et sentiments, mais celui qu’il préféra garder fut le vert de rage et la bave aux lèvres. Elle se dirigea vers la porte d’entrée, fermement décidée à leur donner une bonne leçon. Au moment où sa main s’approcha de la poignée, la porte s’ouvrit brusquement, la renversant par terre. Enselle venait d’entrer à toute vitesse.

– Preums ! C’est moi la première, j’ai gagné !

Frida tenta de se relever, mais Greutel entra à son tour et poussa encore la porte. Le nez de la sorcière heurta le bois à une vitesse suffisante pour le lui briser. C’est bien connu, le nez de sorcière, de par sa forme naturellement crochue et allongée, est a fortiori fragile, verrue ou pas ! Elle se mit à saigner et hurla de douleur.

– Aïe ! Bande de petits morveux ! Qu’est-ce que vous faites-là ?

Avant qu’elle ait eu le temps de se relever. Enselle et Greutel étaient en train de monter à l’étage.

– Désolé, madame ! On visite ! lança Greutel avant de s’engouffrer dans l’escalier.

Frida se releva tant bien que mal et prit un vieux mouchoir du fond de sa poche pour éponger le sang qui s’écoulait de son nez. Elle monta l’escalier aussi vite qu’elle le pouvait.

– Ne touchez pas à mon stock d’ingrédients ! Sales mioches !

A peine arrivée en haut des marches, un bocal d?oeils de cyclopes9 lui arriva en pleine tronche. Impossible à esquiver, les oeils de cyclopes10 ont la capacité de « tête-chercheuse11 », et suivent leur cible quoi qu’il arrive. Frida chuta dans l’escalier, manquant de se briser les os. Alors qu’elle remontait en boitillant, elle pouvait entendre le bruit du verre brisé et les pas, lourds, de ces sales mioches qui mettaient la pagaille partout chez elle. Vous allez voir, sales raclures de gosses de consanguins. Je vais vous enfermer deux ou trois jours, vous allez moins rigoler. Elle arriva enfin en haut des marches et s’approcha doucement de la porte. Elle la referma en un éclair et fit un double-tour avec la clé.

– Eh ! Laissez-nous sortir !

– Surement pas, les mioches ! Je reviendrai quand vous serez calmés.

* * *

Trois jours… Trois jours de pur cauchemar. Pas pour les enfants, non. Pour la pauvre Frida. Elle se demanda comment c’était possible de faire autant de bruit pendant une durée aussi longue. Ils l’empêchaient de dormir jour et nuit, faisant un raffut qui avait fait fuir toute la faune alentour. Elle avait même pensé à mettre fin à ses jours. Puis, au bout du troisième et interminable jour, les cris s’étaient enfin arrêtés.. Ils devaient être en manque d’eau et la faim les ronger. Il était temps de se faire un petit festin bien mérité.

Elle prépara sa table avec une petite nappe brodée qu’elle ne sort que pour les occasions spéciales. Elle sortit l’argenterie de sa grand-mère, et un bon cubi de rouge pour l’accompagnement. Elle mit une bûche dans le four et commença à émincer ses légumes d’accompagnement. Il ne manquait plus que le plat de résistance : les enfants. Devant la porte à l’étage, avant d’ouvrir, elle posa son oreille contre pour écouter. Pas un bruit. Ils devaient êtres complètement K.O. Elle ouvrit la porte et… Greutel se jeta sur elle avec un bout de verre brisé tandis qu’Enselle lui attaqua la trachée avec les dents. Le bout de verre se ficha dans l’oeil droit de Frida qui tomba à la renverse dans l’escalier. Mais comme la mâchoire d’Enselle était bien accrochée à la gorge de la sorcière, celle-ci se déchira dans une gerbe de sang et de chair. Frida tomba en roulé-boulé dans les escaliers et se brisa la nuque. Une flaque de sang commença à se former sur le tapis de l’entrée. La sorcière était morte.

– C’était qu’une vieille conne, de toutes façons ! Lança Enselle en crachant la pomme d’adam sur le cadavre.

– Et si on la brûlait ?

– Bien d’accord, et tu sais quoi ?

– Non, dis-moi soeurette !

– On va lui faire ce qu’elle voulait nous faire. On va la manger…

* * *

Depuis, il est formellement interdit d’aller dans la forêt. Il parait qu’un frère et une soeur maléfiques hantent les lieux et dévorent tout visiteur qui s’approcherait trop près de la chaumière…


Notes de bas de page :

1 On se demande bien pourquoi il se faisait appeler Père Meunier, car il n’était ni père, ni dans les ordres, et encore moins meunier.

2 Il faut savoir qu’au préalable, Greutel avait jeté du pain sec devant lui pour attirer les-dits moineaux. Ce qu’il ne savait pas mais qu’il aurait sûrement apprécié, est que le pain a tendance à gonfler dans l’estomac des oiseaux, ce qui les amène petit à petit à une mort lente et douloureuse.

3 Non, je n’ai pas honte… Si vous voulez tout savoir, l’idée de cette histoire est partie sur ce jeu de mot débile.

4 Info-recette : La tête réduite Haïtienne est de bien meilleure qualité que la tête réduite Saharienne.

5 Il paraitrait que c’est un ancien démon télévisuel qui avait le pouvoir de réduire son audience à un état de quasi-catatonie.

6 On ne dirait pas, mais les sorcières, bien qu’étant perpétuellement voûtées et paraissant avoir dépassé le centenaire, sont munies d’une force herculéenne qui leur permet de creuser des fosses de trois mètres de profondeur sans le moindre effort. Et à mains nues !

7 On se demande bien pourquoi tout ces efforts pour paraître mieux aux yeux des autres sorcières. Car en général, elles habitent au fin fond des forêts et ne recoivent pas souvent de la visite. Mais, bon… Chacun sa culture, me direz-vous.

8 Vous avez vu comment j’ai habilement presque donné vie à un objet inanimé ! Je suis trop fort !

9 Et ouais, un oeil, des yeux. Mais comme le cyclope il a qu’un oeil, alors c’est des oeils qu’on lance, na ! Et la licence poétique dans tout ça ?

10 Se référer à la note précédente.

11 On parle de têtes, mais ce sont bien des oeils, hein ?


Une réflexion au sujet de « Enselle et Greutel »

Laisser un commentaire