Gnomes à la Dérive (1)

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Gnomes à la Dérive

1. Prologue – L’Exil

Imaginez… Imaginez notre univers à ses débuts… Tout commença par une explosion. Pas le genre d’explosion que font les pétards chinois de la fête nationale, non. Plutôt le genre d’explosion qui donne naissance à des milliards de milliards de mondes, un truc bien balaise. Maintenant, imaginez une dimension parallèle, dans laquelle cette explosion n’a JAMAIS eu lieu. Un univers absent de toute matière. Rien n’est jamais venu perturber ce néant depuis qu’il est là (c’est à dire: depuis toujours). Et bien, c’est ici que débuta notre histoire…

Dans cette dimension paisible où rien n’était jamais venu perturber son “non-être”, il se produisit quelque chose qui redéfinit les lois de l’Univers (de CET Univers en tout cas). Sortie de nulle-part, une boule d’énergie se matérialisa dans le vide. D’abord minuscule, aussi petite que la taille d’une tête d’épingle, elle commença à grandir, grandir… Puis s’arrêta. Elle ne grandissait plus, mais elle était toujours flamboyante et éléctrique. Ce petit Univers, qui n’avait rien demandé à personne, venait de se nourrir d’une chose essentielle qui n’existait pas avant : de la matière. La boule incandescente continua d’émettre de la lumière et de la chaleur, puis il y eut un flash suivi d’un bruit assourdissant. Si seulement quelqu’un avait pu entendre ça! C’était quelque chose: du bruit dans le néant! Une première! Puis, progressivement, la boule de lumière sembla baisser en intensité pour laisser transparaitre son intérieur. Alors que des arcs d’énergie résiduelle finissaient de crépiter, on pouvait distinguer à travers le globe transparent ce qui pouvait s’apparenter à un morceau de terre qui semblait comme arraché à sa surface première. Comme si l’on avait enlevé un morceau de pain à une miche et que cette même miche était en fait une planète. Pour autant que la notion de haut et de bas se soient auto-proclamées à l’arrivée de cet OANI (Objet Apparu Non-Identifié), on pouvait apercevoir à sa surface un joli jardin bien taillé, bordé d’une magnifique clôture en cerisier. Une balançoire flottait dans le vide et restait accrochée à son chêne tant bien que mal. Quelques meubles flottaient ça et là. Quelques vêtements également. Mais surtout, au bout du jardin, se dressait une petite maison, fort coquette, dont les lumières intérieures filtraient à travers les fenêtres. Tout sembla immobile pendant un instant et l’on entendit:

– Dierhi! Je t’avais bien dit de ne pas toucher à cette satanée machine! On à l’air bien avancés, maintenant!

* * *

À l’intérieur de la maison, dans la salle de séjour, se tenaient deux gnomes devant une sorte de machine métallique rectangulaire bien plus grande qu’eux.

– J’y peux rien Fidill, c’était trop tentant. Regarde, maintenant, on a une barre chocolatée !

– Merci de votre achat, vociféra-t-elle d’une voix monocorde dans un langage incompréhensible.

Dierhi se tourna vers son comparse.

– Mais quelle est cette langue, Fidill ? Je n’y comprends rien !

– Peut-être de l’Acadien du Sud ? Personne ne va jamais là-bas, c’est trop éloigné de tout. Ou alors du Tarouk Ancien ! Personne n’a jamais déchiffré ce langage, pourtant il orne certains des artéfacts les plus puissants du royaume.

– Oui, et on ne sait pas d’où ils viennent non plus ! fit Dierhi d’un air triomphal.

– Et c’est pour cette raison que je t’ai demandé de ne pas y toucher, ce que tu as évidemment fait comme un gros méta-mammouth de ton espèce !

La machine coupa court à la discussion.

– Veuillez insérer une pièce.

Bien que de dos elle semblait juste cubique et métallique, son avant était muni d’une vitre derrière laquelle une machinerie étrange prenait place. Des rangées de ressorts gardaient prisonnières diverses denrées. Chaque élément était annoté d’une “rune de pouvoir”, du moins c’est ainsi que les deux gnomes les avaient appelées. Sur la droite, un clavier de runes permettait de choisir l’élément désiré. Le ressort adéquat se mettait alors à tourner et libérait la denrée choisie dans un réceptacle situé en dessous. Il y avait pourtant un inconvénient. Deux, en fait. Premièrement : Il fallait insérer une pièce de monnaie dans la fente avant de pouvoir utiliser le tableau de runes. Deuxièmement : Ce que nos deux compères ont appris à leur dépends, est qu’une fois un élément choisi, se produit une “téléportation aléatoire”…

Dierhi s’était avancé vers la fenêtre et scrutait l’extérieur.

– Eh ? Tu as vu ? On est nulle part ! Il fait tout noir dehors !

Fidill, qui avait suivi, répondit :

– On ne voit plus rien après notre jardin. C’est terrifiant, Dierhi. Tu as encore des rondelles commerciales, j’espère ? Je n’ai pas envie de rester coincé ici jusqu’à la fin de nos jours.

Dierhi fouilla sa bourse, ses poches, sous son chapeau, souleva un pot de fleurs sur le rebord de la fenêtre, mais ne trouva rien.

– Heu… Je crois que tu ne va pas être très satisfait de ma réponse…

– Vas-y, dis toujours.

– Et bien… Je crois que j’ai utilisé ma dernière pièce dans la machine tout à l’heure…

– QUOI ??? Tu veux dire qu’on est perdus au beau milieu de nulle part sans aucune chance de retour possible ? Je vais t’étrangler !

Dierhi, plus svelte et agile que Fiddil, avait déjà reculé de quelques pas et s’était mis à courir sur ces derniers mots évocateurs, suivi de près par son, heu… ami.

– Arrête, Fiddil ! Je sais où on peut trouver de la monnaie !

Ils se stoppèrent net.

– Ah oui ? Et où, hein ? Dis-moi !

Le visage de Dierhi s’illumina, comme si, pour une fois, il avait la réponse universelle.

– Mais oui, tu sais bien… fit-il d’un ton lourd de sous-entendus. C’est un endroit que tu m’as formellement interdit d’approcher…

– Je t’interdis généralement d’approcher de quoi que ce soit, vu qu’a chaque fois tu manques de nous faire tuer. Souviens-toi, le râpe-carottes…

En effet, le souvenir de cet événement réveilla de vieilles douleurs dans les extrémités royales de Dierhi et lui tira un rictus.

– Oui, bon… Je te l’accorde. Alors, un petit indice pour t’aider ! C’est gros et poilu.

– On a pas le temps pour jouer à des devinettes, Dierhi ! Si tu ne me dit pas tout de suite ce que tu as en tête, je vais vraiment m’énerver.

Si les globes oculaires avaient pu tirer des lasers mortels, Fiddil aurait fait feu sur le champ. Le regard assassin du grand gnome finît par convaincre le petit.

– Bon, bon… D’accord. Tu sais, le méta-mammouth en porcelaine dans ta chambre, où l’on range toutes nos économies ?

– Tu… Tu es un génie, Dierhi ! Viens !

Les deux gnomes s’engagèrent à toute vitesse dans l’escalier et filèrent au premier étage. La chambre de Fiddil était l’exemple parfait de la chambre d’un maniaque du plumeau. Chaque objet avait visiblement une place bien déterminée et on aurait dit que même la poussière n’osait plus s’aventurer dans cette pièce, de peur d’être éradiquée sur-le-champ. Le lit était fait au carré, tout était rangé, propre et immaculé. La tirelire représentant le méta-mammouth reposait sur une étagère. Lorsque Fiddil s’approcha de leurs économies, il prévînt Dierhi.

– Au fait, il faut que je te dise quelque chose… J’ai dû utiliser quelques rondelles pour faire repeindre la barrière la semaine dernière…

– Mais… Tu m’avais dit que tu prenais sur tes propres économies, pas dans le pot commun !

– Je sais… J’ai menti. Mais d’un autre côté, ça n’a plus beaucoup d’importance maintenant.
Il se saisit d’une des défenses de l’animal et commença à la tourner. Il marmonnait.

– Deux tours à gauche, un à droite, trois quarts à gauche…

Un cliquetis se fit entendre et une petite trappe s’ouvrit sur le côté droit de la tirelire. Fiddil lorgna à l’intérieur. Il ne restait qu’une seule et unique pièce.

– Alors ? fit l’autre, inquiet.

– Ca va, il en reste suffisamment.

Il se dépêcha de prendre la pièce avant de refermer la trappe pour que Dierhi n’ait pas le temps de s’apercevoir qu’il ne restait plus rien.

– Allons-y, et dépêchons-nous de partir de cet endroit qui me donne la chair de poule.

* * *

De retour devant la machine, dans la salle de séjour, les deux gnomes hésitèrent un instant. Fallait-il à nouveau tenter l’expérience, quitte à se retrouver dans une situation pire qu’actuellement ? Dierhi semblait perdu dans la contemplation des articles disponibles lorsque son ami tenta de le sortir de ses pensées.

– Tu es certain de ce que nous faisons ?

– Non.

– C’est vrai que nous n’avons pas d’autre choix, finalement.

– Non.

– Bon, alors choisissons un de ces ressorts au hasard et allons-y.

– Ah non ! Pas au hasard ! Regarde-moi ce paquet étrange, ça à l’air bon ce qu’il y a dedans ! On dirait des biscuits elfes.

– Ok, va pour celui-là.

Fiddil tendit la pièce à Dierhi qui s’empressa de l’insérer dans la machine. Il repéra la combinaison de runes sous le paquet de biscuits et la transcrivit sur le tableau runique. Un cliquetis satisfaisant se fit entendre et le ressort correspondant se mit à tourner. Les gnomes s’attrapèrent mutuellement, visiblement non convaincus par leur geste. La machine se mit à trembler, produisit un bruit de turbine se mettant en marche, et scintilla d’énergie. A l’extérieur, le bouclier sphérique fit de même et bientôt, le bout de terrain entier fut à nouveau crépitant et illuminé. Il y eut un flash et tout disparut, laissant l’Univers à nouveau seul dans son non-être. Ouf ! pensa-t-il, car il était doué d’une pensée propre. Je l’ai échappé belle, on a frôlé le Big Bang !

* * *

La tribu avait besoin de nourriture. S’ils ne faisaient pas assez de réserves pour l’hiver, personne ne survivrait. Grounch avait pris sa lance, Rhaalt sa massue en bois, et ils étaient parti explorer les montagnes à la recherche de gibier. Leur stratégie consistait à ce que l’un rabatte la bête et que l’autre attende son arrivée pour lui tomber dessus. Simple, mais efficace. Ils s’étaient arrêtés à flanc de falaise, non loin d’une caverne, pour faire une pause. Ils avaient récupéré quelques lièvres et la journée n’avait pas été aussi mauvaise, après tout. Le soleil allait bientôt se coucher et était bas sur l’horizon. Alors qu’ils se préparaient à repartir, un bruit étrange les figea sur place. Il semblait venir de la caverne. Grounch saisit sa lance et fit signe à Rhaalt d’avancer plus près. Rhaalt s’exécuta, massue en avant, d’un pas peu assuré. A mesure qu’il s’approchait lentement de l’entrée de la grotte, le bruit se faisait plus insistant. Puis, soudainement, un flash de lumière s’échappa de la caverne et aveugla les deux hommes. Grounch laissa tomber leurs précieuses proies et se mit à courir en hurlant dans un dialecte primitif, suivi de près par son compagnon de chasse.

– Ouga bougah, tata-ouga ! (Les dieux vont nous foudroyer, fuyons !)

Un moment, le silence s’installa, puis fut rompu par la voix de Dierhi s’élevant de la grotte.

– Beuark ! Ça ressemble plutôt à des biscuits nains !


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