Jeux d’Enfants (2)

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Contes du Néant: Jeux d’Enfants

Colin-Maillard

Un samouraï marche sur le chemin qui mène à son salut. Au bout, se trouve son ennemi de tous les temps. Le guerrier est aveugle, mais au fil du temps, il a appris à s’en accommoder. Ses autres sens bien décuplés, lui permettent de se battre comme personne. La vengeance est sa seule compagne et, aujourd’hui, elle prendra fin.

Il arrive à un carrefour où trois hommes l’attendent, assis sur de grosses pierres. Ce sont des Ronins, des hommes sans foi ni loi, qui ne servent aucun seigneur. Le samouraï entend un léger sifflement venir de devant. Il sourit et continue son chemin. Les trois inconnus se lèvent et se déploient alors autour de lui. L’aveugle entend leurs pas sur la route de graviers et s’immobilise la main sur son arme. Une tension presque palpable imprègne les lieux.

– Je ne vous veux aucun mal, messieurs. Je ne cherche qu’à passer, ma quête se trouve plus loin et je n’ai aucune raison de vous faire du mal, explique-t-il.

En réponse, l’un des hommes s’avance en dégainant son katana.

– Écoute, l’aveugle, nous n’avons pas envie de nous battre avec toi, mais il se trouve que le but de ta quête nous pose un problème: l’homme que tu veux tuer est notre frère et nous sommes dans l’obligation de le défendre. Surtout qu’il nous a déjà payé pour ce travail.

– Alors, qu’il en soit ainsi.

Le samouraï ne prend même pas la peine de se mettre en garde, il continue à marcher tranquillement, la main posée sur ses armes. Les trois hommes se jettent alors sur lui. Son sabre décrit un arc de cercle et intercepte l’attaque du premier homme. Dans un mouvement fluide, il se décale sur la gauche pour parer la seconde attaque. L’aveugle se déplace à une vitesse exceptionnelle. La troisième attaque arrive par derrière. Dans le même mouvement, le samouraï se laisse tomber au sol, en tournant sur lui-même, et dégaine d’un coup sa deuxième arme pour trancher les jambes de son adversaire. Les deux hommes encore valides reculent. Le samouraï se relève et continue sa marche. Les cris du Ronin, se vidant au sol, résonnent aux oreilles de ses comparses. La peur s’immisce gentiment dans leur c?ur, et ils jettent leurs armes abandonnant ainsi l’idée de combattre. Ils fuient comme les lâches qu’ils sont, l’aveugle est trop fort pour eux. Il essuie sa lame sur les vêtements du mourant qui le supplie de l’achever. Sans un regard pour lui, le samouraï reprend son chemin et les cris du mourant finissent par disparaître.

En poursuivant sa route, il arrive au sommet d’une colline. Le chemin continue jusqu’à une petite bâtisse, au bord d’un lac. Beaucoup d’hommes entourent la demeure et quelques torches sont allumées au coin du bâtiment. L’aveugle s’arrête à distance de la voix des gardes. Les hommes se rassemblent à son approche. Le cadavre des deux derniers Ronins de tout à l’heure, pendent au bout d’une corde, attachée à la branche d’un cerisier. L’aveugle entend le bruit de dizaines de lames sortant de leur fourreau. Il comprend que cela ne servirait à rien de leur parler. Il sort ses lames et se jette dans la mêlée. Il taille de gauche à droite sans s’arrêter, des corps tombent aussitôt remplacés par d?autres. Des dizaines de petites entailles sur son corps commencent à épuiser ses forces. Ses bras se lèvent et se rabaissent mécaniquement, tous ses muscles lui font mal et l’épuisement commence à lui faire commettre des erreurs. Une lame se plante dans le gras de son épaule. Une autre ripe sur ses côtes et laisse une marque sanguinolente. Un coup de taille par derrière lui entaille tout le dos. L’aveugle met alors un genou à terre. Sentant la fin approcher, il puise dans ses ultimes forces l’énergie pour se relever et continuer le combat. Dans un cri de rage, ses bras recommencent leur danse macabre et tranchent tout ce qui se trouve près de lui. Le samouraï ne remarque même pas que le cercle autour de lui a diminué. Les gardes ont commencé à reculer, avant de fuir carrément devant ce démon. L’aveugle finit par tomber au sol, épuisé, puis sombre dans l’inconscience.

Il se réveille dans une chambre inconnue, on lui a nettoyé ses blessures, et un kimono tout neuf repose à côté de sa main. Il touche le mur à sa droite et sent du verre. Il en fait le tour, et découvre une grande fenêtre qui s?étend sur tout le mur. L’aveugle se relève doucement, pour ne pas rouvrir ses blessures. Il enfile doucement le kimono, non sans quelques petits couinements de douleur. Il ouvre la porte et manque de trébucher sur la première marche d’un escalier. Des bruits de vaisselle remontent jusqu’à lui. C’est à ce moment-là, qu’il remarque qu’on lui a pris ses armes. De toute façon, si quelqu’un lui voulait du mal dans cette maison, il n’aurait pas pris la peine de le soigner. Il descend prudemment l’escalier et tente de déterminer d’où vient le bruit qu?il entend. Une fragrance de jasmin effleure ses narines. Se dirigeant au son, il arrive vers une porte qu’il ouvre doucement.

– Excusez-moi!

Il entend de la vaisselle tomber sur le sol, et un petit cri de surprise devant lui. Il avance les mains bien en évidence.

– Je ne voulais pas vous faire peur. Je ne sais si c’est vous qui m’avez soigné mais je vous en remercie. Maintenant peut-être pourriez-vous me rendre mes armes, pour que je puisse m’en aller. J’ai un devoir à accomplir qui ne peut souffrir aucune attente. Merci de votre hospitalité.

Une voix de femme lui répond:

– Vous m’avez surprise, je pensais que vous resteriez au lit encore quelques jours vu la gravité de vos blessures. Je ne sais pas où vous avez été élevé, mais la moindre des politesses quand on a été soigné, est de rester au moins un jour, le temps de rembourser sa dette. Comme vous ne pouvez pas encore travailler, vous allez devoir rester un peu plus longtemps. De toute façon, vous êtes resté inconscient presque une semaine, donc votre quête peut attendre encore un jour ou deux, dit-elle d’un ton cassant.

– Loin de moi l’idée de vous offenser, vous avez raison, je payerai ma dette ! Dites-moi ce que je peux faire pour y remédier.

– Et bien d’abord, mangez un morceau, et ensuite on verra ce que vous pourrez faire d’autre.

– Bien mademoiselle, veuillez encore m’excuser pour mon comportement. Je vis seul depuis un bon moment et j’en ai perdu toutes civilités.

L’aveugle s’incline et cherche la table du bout des doigts. Il s’assoit en tailleur à côté, et attends. La jeune femme prépare la table puis ils commencent à manger. Le repas se fait dans le silence. Pendant une heure, seul le bruit des baguettes se fait entendre. L’homme pose les siennes sur la table et se lève tranquillement.

– Je vous remercie de ce repas. Peut-être pourrais-je couper du bois pour vous, afin de payer ma dette. L’hiver approche, et je suis sûr que vous seriez contente d’avoir de bonnes bûches pour vous réchauffer.

– Je ne pense pas que vous êtes en état de travailler, mais si vous insistez, je vais vous conduire devant le billot.

– Cela ne sera pas nécessaire, dites-moi juste où il se trouve.

– Longez le mur sur votre droite, vous devriez tomber sur le tas de bois. La hache se trouve accrochée à côté. Et lorsque vous aurez fini, mettez les bûches coupées sous l’escalier.

– Merci.

Sans attendre, le samouraï sort en suivant le mur. Il enlève le haut de son kimono et s’échauffe un peu les muscles. Lorsqu’il pense que ces derniers sont prêts, il prend la hache. Par des mouvements fluides, il commence à fendre des bûches. Ses mouvements sont économes et il essaie de ne pas trop tirer sur ses blessures. Il passe quelques heures à cela jusqu’à ce que le soleil commence à disparaître à l’horizon. Il ramasse alors les bûches qu’il a découpées et les ramène près de la cheminée. Il entasse le reste dans une petite pièce sous l’escalier, comme son hôte le lui avait recommandé. Il ramasse ensuite son kimono et retourne dans la maison. La femme est en train de lire dans son salon.

– J’ai fini, si vous le permettez, j’aimerais pouvoir m’en aller. Je vous remercie encore de m’avoir soigné.

– Il n’y a pas de quoi! Si je puis me permettre, qu’allez-vous faire une fois votre quête terminée?

– Si j’y survis, je ne sais pas. Peut-être, reprendrais-je la route, qui sait?

– Comme vous l’avez fait remarquer tout à l’heure, l’hiver approche et il y a pas mal de travail à faire sur cette maison. Peut-être pourriez-vous passer l’hiver ici? Ensuite vous verrez bien.

– Je m’en souviendrai. Maintenant, pourriez-vous me donner mes armes pour que je puisse y aller?

– Vous ne préférez pas rester au moins une nuit de plus pour vous reposer?

– Non, je sais que je ne suis pas très loin de l’endroit où vous m’avez trouvé. Je dirais même que je suis dans la bâtisse que les hommes gardaient. Je ne veux pas savoir pourquoi, je voudrais juste mes armes.

– Je m’appelle Kymiko et je suis la s?ur de celui que vous vous apprêtez à tuer. Je comprends votre geste et je vous le pardonne déjà. Mon frère est un homme difficile et la mort de notre père l?a beaucoup changé. J’espérais que nous pourrions arriver à une issue pacifique, mais vous semblez résolu.

Elle baisse la tête pour cacher ses larmes. Son ton peiné attriste le samouraï.

– Je suis désolé de ce qui arrive, mais je ne peux laisser votre frère en vie, il a tué ma femme et mes enfants. Je ne peux lui laisser la vie sauve, il en va de l’honneur et du respect de ma famille.

– Je comprends, dit-elle d’un ton résigné. Suivez la route jusqu’au premier croisement, puis prenez le petit sentier qui descend vers la rivière. Mon frère vous y attend seul. C’est peut-être un meurtrier, mais ce n’est pas un lâche. Les hommes que vous avez tués ici étaient là pour ma protection.

L’aveugle entend la femme se déplacer. Elle lui remet un paquet en toile dans les bras.

– Partez maintenant, et souvenez-vous de mon offre.

– Très bien, je ne vais pas vous importuner plus longtemps.

Sans un regard en arrière, il part vers son ennemi.

Comme le lui a dit Kymiko, personne ne lui barre la route. Arrivé près du ruisseau, il entend quelqu’un se racler la gorge.

– Tu es enfin arrivé? Je commençais à m’impatienter, nous devons une fois pour toutes régler nos différents.

– Je suis de ton avis, Hiro. Alors commençons!

Les lames sortent de leur fourreau, les deux hommes commencent à se tourner autour. Les armes s’entrechoquent de temps en temps pour tester l’adversaire, puis l’aveugle tente un coup d’estoc vicieux en direction du visage de son ennemi. Hiro pare de justesse avec sa lame courte avant d’envoyer un coup de taille en direction des côtes. Le samouraï esquive et plante son katana dans le poumon droit de Hiro. Ce dernier tombe à la renverse emportant l’épée avec lui. L’aveugle la retient et Hiro se retrouve à genoux. Il lève la tête et le regarde.

– Finissons-en!

L’aveugle acquiesce et lève son sabre. Hiro baisse la tête et dit dans un murmure:

– Occupe-toi de ma soeur, elle n’a personne.

– Je te le promets.

Et dans un dernier mouvement, la tête d’Hiro se détache de son corps. La vengeance a pris fin. Le samouraï essuie ses lames et les range. Un vent vient faire tomber les fleurs d’un cerisier sur la tête de l’aveugle. Il repart en direction de Kymiko, sans un regard pour le cadavre.

La cloche sonne. Les enfants commencent à rentrer. Jimmy lance un regard meurtrier à Dash.

– Cette fois-ci, c’est toi qui a gagné. On verra la prochaine fois, si tu es toujours aussi bon!

– On verra bien?

Dash sourit à son ami et se dirige vers la classe. Juste avant de passer la porte, une petite fille brune l’arrête.

– C’est grâce à moi, si tu as réussi à gagner. Si je n’étais pas intervenue pour changer l’histoire, tu serais mort avant.

– Ecoute Kymiko… enfin Sara. Je te remercie, mais c’était pas tes oignons. Le combat est une affaire de garçons!

– Oui oui, je sais! J’aurais dû rester dans la classe et être émerveillée par le héros. Ma maman m?a dit que je ne devais pas laisser les garçons décider de tout, dit-elle en tirant la langue et en courant dans la classe.

Dash reste un moment surpris, puis rentre en classe. Les filles restent un mystère pour lui. Son père lui a dit que plus tard, il ne pourrait pas s’en passer mais aujourd’hui, elles restent des êtres qui ne font pas partie de son espèce?


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