Le Gamin

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Récit Isolé: Le Gamin

La nuit est froide et un vent violent fait claquer les volets. Une pluie diluvienne tombe sur les pavés. Des éclairs éclatent un peu partout et de gros nuages noirs empêchent de voir les étoiles. Au fond de la ruelle, sur une petite corniche d’un toit de maison, une silhouette se tapit dans l?ombre. Elle attend son heure avec impatience. L’heure où le bijoutier ira dormir. En bas, cachée dans le renfoncement d’une porte, une autre ombre surveille. Le foyer d’une cigarette éclaire une étoile accrochée sur le revers de sa veste, un flic. La frustration se lit sur son visage. Il se cache, car dans le quartier de Sotrap, les flics ne font pas long feu. Il se contente d’observer le voleur sur les toits.

Ivan est toujours accroché à la corniche. Bien qu’il ait remarqué le flic planqué en bas, il ne s’en inquiète pas. Cela fait une semaine qu’il espionne l?artisan. Il observe ses allées et venues, ses procédés et ses cachettes. Dernièrement, le bijoutier a reçu d?importantes sommes d?argent de la part des contrebandiers et le magot qu?il cache va assurer au voleur de pouvoir quitter la ville sans souci. Ivan pourra s?acquitter de sa dette auprès de ses employeurs et comme cet argent vient de la contrebande et du recel, personne n?ira se plaindre aux autorités. Le flic ne pourra rien faire, comme d’habitude.

Le bijoutier éteint les lumières de l?atelier, traverse la cour et monte à l?étage. Le voleur se rapproche tout doucement du balcon de la chambre. Il coince ses pieds sous les tuiles de l?avant-toit et se laisse aller en arrière en s?arc-boutant. Il relève la tête pour regarder par le coin de la fenêtre et attend. L?homme fait sa toilette méticuleusement sans rien omettre puis il enfile une robe de chambre pour aller se coucher. Il pose la clé de son coffre sur sa table de nuit. Le voleur n?a pas bougé d?un millimètre et ses muscles commencent à fatiguer à force de rester immobile. Une crampe commence à se faire sentir sur son mollet. Il change tout doucement de position pour la faire partir. Lorsqu?enfin le bijoutier s?endort, le voleur pose les mains sur le balcon et ramène ses pieds vers lui sans un bruit. Il bouge un peu pour remettre du sang dans ses membres. Il s?approche du loquet et le crochète silencieusement. La fenêtre s?ouvre pendant qu?il se faufile à l?intérieur. Le bijoutier commence à ronfler sérieusement. Ivan s?approche de la tête du lit et se saisit de la clé. Il repart aussi prestement par le balcon, referme derrière lui le loquet et par deux petits sauts se retrouve devant la porte de l?atelier. Le voleur ouvre la porte et, grâce à ses repérages de la veille, se dirige directement vers le coffre caché derrière la poutre du fond. Il insère la clé et l?ouvre. De l?or et quelques pierres précieuses, représentant plus de fortune qu?il n?avait espéré, remplissent la cache. Rapidement il fourre son trésor dans son sac, dépose une petite enveloppe cachetée de ses employeurs dedans et referme la boîte. Juste pour le sport, le voleur retourne déposer la clé où il l?a prise et repart par les toits. Après être passé à sa planque y récupérer ses quelques affaires, notre jeune voleur s’en repart vers le repaire de ses commanditaires. Pendant ce temps, Le flic continue de rager dans son coin. Même s’il ne peut rien faire, il ne laissera pas cette affaire impunie.

Ivan dut descendre des toits, aller sous terre en passant par un entrepôt désaffecté, suivre les méandres des égouts de la ville, s’annoncer auprès du garde de nuit pour arriver enfin devant une simple porte. Autant de prudence est primordiale pour garder le secret des six Princes de Sotrap. Organisation des voleurs, tueurs et coupe-jarrets que compte ce quartier, les Six sont extrêmement bien implantés dans tous les milieux. Politique, commerce et armée, ils ont des espions partout. Chaque quartier a sa propre mafia ou confrérie de crime organisé et les liens de coopération qu?elles entretiennent entre elles sont courants. Les Six sont la plus puissante de tout le Bazar. C?est un réseau extrêmement complexe et lorsque vous leur appartenez, il est très difficile de s?en libérer. Mais il est encore pire de se la jouer indépendant.

L’adolescent frappe le code sur la porte en bois. Après une brève réponse tambourinée, un coup d’oeil bovin par le Judas et une petit exclamation du genre:

– Foutus gamins des rues! Ils croient tous que le bon vieux Sam est à leur service! Foutu mioche, et ce n?est même pas le mien, enfin je crois!

La porte s’ouvre sur ce que l’on pourrait nommer un infâme humanoïde, couvert de loques, puant plus que le quartier de l’abattoir mélangé avec la fosse à purin et un vague relent de putréfaction. Le genre de relent que l’on peut sentir que sous un pendu après le relâchement des intestins d’une dizaine de condamnés. Ses yeux injectés de sang, sa jambe de bois et son moignon gauche ne font que rajouter la petite touche d’un artiste torturé soucieux du détail et du travail bien fait. On ne pouvait faire homme plus pitoyable.

– Alors Gamin, tu as fait une bonne récolte ce soir?

– Pas trop mal Sam, je pense que ça suffira pour que je puisse me retirer.

– Cause toujours gamin! T’as à peine quinze ans et tu crois que tu peux prendre ta retraite? Tu sais que la plupart des gars meurent avant d’avoir payé leur dette? Et cela même pour ceux qui ont réussi à rester en vie plus longtemps que nécessaire, si tu vois ce que je veux dire. Je ne dis pas ça pour te déprimer, petit, mais je pense que tu finiras comme moi. Je ne m?en sors pas trop mal, non?

Sans lui répondre et sans même oser regarder son rictus de jubilation, le voleur entre dans la planque et se dirige vers la porte du fond. La salle est plutôt spacieuse avec un comptoir le long du mur, quelques tables sur la gauche où certaines personnes discutent tranquillement et la porte au fond à droite qui donne directement sur le bureau du Patron, l’Acrobate. Faisant quelques signes de main au passage, le gamin frappe à la porte et sans attendre de réponse, entre dans la pièce.

– Patron, j’ai une grande nouvelle pour vous! Je viens régler ma dette ce soir.

– Assieds-toi mon petit et t’emballe pas.

Prenant place sur le siège, l’adolescent lance un regard circulaire à la salle. La bibliothèque de livres sur la droite, le secrétaire rempli d’alcool de contrebande et non d’encres et de papiers, les cartes de la ville accrochées un peu partout où il y a de la place, rien n?avait changé et ce, depuis la première fois où il était entré ici. La collection d’armes anciennes lustrées sous leur vitrine, racontant chacune une histoire, un meurtre, une arnaque ou un vol commis par l’occupant du fauteuil. Tout est à sa place, comme toujours. Peu d?hommes sont capables d’avoir un bordel aussi bien organisé. C?est le cas du Patron. Un homme d’une imposante carrure et dont le portrait est à l’opposé de Sam le portier. Lui, il avait le charisme et le charme d’un véritable escroc. De celui qui permet de dépouiller un homme de son argent, de ses biens et de sa femme. Et que même après cela, la victime continue de vous inviter tous les vendredis à souper chez lui pour vous remercier de toute la bonté dont vous avez fait preuve à son égard et envers sa femme. Un homme qui impose le respect, si vous ne voulez pas finir mal. Son surnom d’Acrobate fait plus référence à ses paroles qu’à ses gestes.

– Alors comme ça, tu viens payer ta dette! Tu sais au moins à combien elle s’élève?

– Bien sûr, cent-mille Talents d’or. Et les voici!

Le gamin sort une bourse remplie de pierres précieuses et de quelques pièces d’or. Après un rapide calcul du patron, celui-ci referme la bourse et la range dans un tiroir du secrétaire. Le gamin fouille dans ses affaires et finit par en sortir un petit paquet enveloppé dans de la toile. Il le pose sur le bureau et l’ouvre.

– J’allais oublier! Un petit bonus pour vous, Patron. Comme je sais que vous aimez bien les armes anciennes avec une jolie histoire, je me suis permis de vous offrir en plus ce magnifique poignard qui servit à Ombre lors de son fameux cambriolage chez le Prince Marchand Kazim. Une pièce unique dont vous saurez apprécier sa juste valeur.

Il lance au gamin un petit sourire en coin.

– Je vois que tu n’as pas négligé ton éducation. Tu te sers de ta cervelle aussi bien que de tes muscles. Je te félicite.

– Je vous remercie, Boss.

– Et bien, merci à toi petit, c’est une très belle arme! Tu sais, j’ai toujours su que t?irais loin, mais là, tu m’épates! Réunir une telle somme à ton âge et ce, malgré l’impôt, c’est fort admirable. J’espère au moins que tu n’as pas commis des vols en dehors des clous?

– Jamais! Et de toutes façons, vous l’auriez su.

– Bien, je pense que tu as déjà décidé de ce que tu vas faire maintenant. Tu veux sûrement une promotion? Dis-moi, dans quelle spécialité veux-tu exercer?

– Je quitte la guilde.

– Quoi? Ecoute gamin, tu as beau être fort, si tu décides de te la jouer solo, malgré tous les services que tu nous as rendus et le fait que nous nous connaissons depuis longtemps, toi et moi, les Six te pourchasseront et te tueront comme une merde. De plus, lorsque tu as décidé de me rejoindre, tu connaissais nos lois. Tu aurais pu refuser mais tu as accepté.

– Je sais Patron et je n’ai pas l’intention de devenir indépendant. Non, je veux voyager un petit moment en commençant par retourner d’où je viens. J’aimerais juste faire une pause puis revenir après. Je n’étais qu’un bébé quand les soldats ont pris mon village et à peine quelques mois plus tard, alors que l’on me ramenait au Bazar par bateau, c’est là que je vous ai rencontré et que vous avez décidé de faire une putain de mutinerie. Vous m’avez épargné et ensuite, nous avons joué les pirates du Néant pendant une année jusqu’au jour où nous sommes enfin revenus ici. Là, vous m’avez proposé de rester avec vous et j’ai dit oui. Vous avez repris votre place au sein des Six et depuis dix ans, vous dirigez tous les vols commis dans le Bazar. Votre place est en or, mais moi, je me casse, fin de l’histoire.

Il se lève et va chercher une bouteille de liqueur. Il sert deux verres et en tend un au gamin. Il le remercie de la tête et trinque à sa réussite. Son regard redevient sérieux et il se tourne vers lui.

– Tu sais ce qu’il t’attend pour réaliser tes souhaits. Avant, il va falloir que tu survives à cette nuit. Comme je l’ai dit, tu connais nos lois et tu sais que, si tu veux quitter la ville, tu dois affronter tout le monde. A partir de maintenant, et ce pour une nuit, ta tête va être mise à prix. Tu devras te présenter devant Sam à l’aube sinon elle le restera pour le restant de tes jours. Tu peux utiliser tous les subterfuges que tu jugeras nécessaires sauf celui de quitter le Bazar. Nous ne pouvons laisser partir quelqu’un capable de divulguer des informations à la première personne venue. On a inventé l’épreuve pour être sûr que celui qui s’en va est capable de protéger notre secret. Tu m’as bien compris?

– Oui! Quelle sera ma mission?

– Tu devras me rapporter le peigne en ivoire de la vingt-troisième concubine du Sérail. Cela ne devrait pas trop poser de problèmes pour toi. A ta place, je me méfierais plutôt de la populace lâchée à tes trousses. Toute la racaille va essayer de te faire la peau. Fiston, ça ma fait plaisir de te connaître, mais dans le métier, on ne fait pas de sentiments, alors bonne chance.

– Merci Patron! Je reviendrai à l’occasion vous dire bonjour, enfin si je suis encore en vie. Au revoir, l’Acrobate.

– A partir de maintenant, c’est Henri pour toi. Allez et ne te fais pas tuer, gamin.

Ils se serrent la main et Ivan ressort. Dans la salle commune, la rumeur s?est déjà répandue et le gamin remarque les regards furtifs et les petits sourires des autres voleurs. Il sait que la course commencera à partir de la tombée de la nuit et qu’il lui reste que quelques heures pour préparer son plan. Voler le peigne ne sera pas difficile et personne à part Henri l’Acrobate ne connaît la mission. Ivan s?était souvent introduit dans le harem et recommencer ne lui fait pas peur. Par contre, les rues seront remplies de coupe-jarrets et de mendiants prêts à tout pour gagner la prime sur sa tête. Même les flics ne vont pas cracher sur l’aubaine de pouvoir mettre la main sur un voleur de Sotrap et de lui exprimer toute leur gratitude et leurs nuits d’insomnies. Ce système tourne depuis aussi longtemps que le Bazar lui-même. Mais le gamin avait tout prévu et ce, depuis le jour où il avait signé chez les Six.

Depuis sept ans, il avait minutieusement préparé ce jour en fortifiant son corps et son esprit. Il avait placé de l’argent sur plusieurs mondes différents, soudoyé des barmen pour pouvoir emprunter les portes régulièrement et même acheter un petit bateau personnel capable de voyager dans le néant. Il était resté des nuits entières à discuter avec Henri, des plus grands voleurs, de leurs plus beaux coups, des techniques différentes et des outils adéquats pour chaque cas. Ivan passait des heures à s’entraîner avant de mettre en pratique chaque nouvelle connaissance. Au fur et à mesure, son corps s’est musclé et ses réflexes se sont développés. Il ne se lançait pas dans tous les coups. Il choisissait précisément ses missions en fonction du danger et des bénéfices encourus. Il les réussissait à chaque fois. Henri le conseillait beaucoup et petit à petit sa réputation grandit. Aujourd’hui, il est prêt et personne ne pourra l’empêcher de partir.

L’inspecteur Brody est assis à son bureau du commissariat central de la milice du Bazar. Il est en train de lire un article sur la recrudescence des canapés mangeurs d’hommes paru dans la gazette de ce matin. Un café bien chaud sur le bureau et la clope au bec, il cherche un moyen de passer le temps. Pas d’affaires en cours et aucun délit grave à signaler ces derniers temps, à part le meurtre de Josiane Fredrich. D’autres collègues à lui s’en occupent en ce moment mais d’après les rumeurs de la machine à café, ils étaient dans une impasse. Brody se replonge dans l’article quand il voit son partenaire arriver furieux et sale. Il avait encore dû se planquer toute la nuit dans le quartier de Sotrap. Cette histoire finira mal un jour. C’est devenu un désaccord entre eux et depuis, ils ne se parlent presque plus. Partenaires inséparables, ils sont aujourd’hui presque ennemis. Brody se redresse sur son siège et s’adresse à son collègue.

– Alors, tu as des nouvelles?

Malgré leur mésentente, ils restent des flics et le boulot, c’est le boulot.

– Juste un gosse qui a piqué une petite fortune au vieux Grober. Si je pouvais mettre la main sur ce gamin, je lui péterais les deux jambes pour qu’il ne puisse pas s’échapper et là, je me ferais plaisir doucement. Cela fait 5 ans que je lui cours après et je n?ai jamais réussi à lui mettre la main dessus. Il est protégé par les Six et il ne sort presque jamais de Sotrap. Le peu de fois où j’aurai pu le prendre en flagrant délit, il réussit à s’enfuir où ça se passe dans Sotrap et je peux rien faire que regarder. J’en ai ras le bol!

– Tu ne devrais pas t’en faire, d’après la rumeur, il sera sûrement mort demain matin.

Il regarde l’inspecteur d’un oeil surpris.

– De quoi tu parles?

– Vu que tu étais en planque toute la nuit tu ne peux pas savoir. La nouvelle est arrivée ce matin. Ton gamin, Ivan, a décidé de se retirer du circuit. La chasse à l’homme commence après la troisième cloche du soir. Le commissaire nous a demandé de rester chez nous. Il ne veut aucun flic en première page de la gazette de demain en train de tabasser un citoyen. C’est le problème des Six, pas le nôtre.

– Tu parles! Je ne vais pas laisser cette occasion me filer entre les doigts. Je vais le choper avant les autres. Putain, c’est le plus beau jour de ma vie. Ce fumier va enfin devoir régler ses comptes.

– Ne fais pas le con, si on te chope c’est la suspension sans solde. Sois discret.

Il me regarde avec un petit sourire comme autrefois.

– T’inquiète pas, je ferai gaffe.

Les deux hommes font semblant de se remettre au travail. Brody replonge dans son article et tente d’oublier cette affaire. Si son partenaire se fait descendre, il l’aura bien cherché.

La journée se passe sans réel incident mais une tension règne au commissariat. Beaucoup de flics sont déjà rentrés chez eux et le bureau est presque désert. Il ne reste que l’inspecteur et deux ou trois secrétaires. Brody ne sait pas vraiment pourquoi il est encore là et décide de partir avant l’échéance de la chasse à l’homme. Il prend la rue principale et se dirige chez lui dans une petite maison en bordure du Cirque des Merveilles. Arrivé chez lui, il se sert un whisky et se pose devant la boite-à-visions. Un vieux documentaire sur l’accouplement des araignées tricéphales passe sur la seule chaîne. Il pose son arme sur la table basse et s’installe confortablement sur son canapé. Il se redresse un peu et jette un coup d’oeil en coin au canapé.

– Putain de gazette!

Il reprend son verre et se réinstalle correctement. La troisième cloche du soir retentit au loin.

– Ça commence!

Un bruit venant du premier le fait sursauter. Il dégaine son arme et se dirige vers l’escalier d’un pas silencieux. La boîte-à-visions continue de tourner et cache ses propres bruits. Il lance un regard vers le premier et n’aperçoit toujours rien. Il monte l’escalier précautionneusement et toujours rien. Soudain, un bruit de chute se fait entendre dans sa chambre. Il se précipite en ouvrant la main et aperçoit un gamin assis sur son fauteuil. Il vise l’intrus et crie.

– Haut les mains, qui êtes-vous et que faites-vous chez moi?

Le voleur met ses mains en évidence et sourit.

– Je ne vous veux aucun mal, Inspecteur Brody, et je crois que vous savez très bien qui je suis.

– Tu es Ivan Pradinski, le gamin qui tente de sortir du circuit, un cadavre en sursis. Ça ne me dit toujours pas ce que tu fais ici.

– Vous savez, Inspecteur, j’ai fait énormément de recherches sur vous. On vous dit incorruptible mais avec un sens de l’honneur et de la justice un peu différent des autres. A en croire vos collègues, vous êtes le seul de votre espèce et vous faites figure de marginal parmi les vôtres. Et pour finir, vous êtes un des seuls anciens voleurs que je connaisse à avoir réussi à survivre à la nuit de la chasse.

– C’est vrai que tu t’es bien renseigné sur moi et malgré que j’aime bien un peu de compagnie, je ne comprends toujours pas pourquoi je te retrouve sur mon fauteuil et dans ma propre chambre.

Ivan se relève tranquillement et dans une révérence un peu trop exagérée, proclame:

– Je suis venu vous demander asile pour la nuit.

– Pardon?

– Nous serions peut-être mieux dans le salon pour en discuter.

L’inspecteur Brody range son arme et fait signe à Ivan de le suivre. Ils descendent au rez-de-chaussée. Le voleur s’assoit sur le divan d’un petit bond par-dessus le dossier. Le flic ramène deux bières, les décapsule et en tend une à son hôte.

– Merci.

Brody s’assoit en face. L’émission sur les araignées tricéphales est terminée et un flash info l?a remplacée sur la boîte-à-visions. Il prend une grande gorgée de bière avant de s’éclaircir la voix.

– Bon, et maintenant, si tu me disais pourquoi je dois te protéger.

– Pour payer une vieille dette.

– De quoi tu parles? Je ne dois rien à personne, petit.

– Pour m’expliquer, je dois revenir à une histoire vieille de 20 ans. A cette époque, vous n’aviez qu’une vingtaine d’années et comme moi, vous avez dû affronter la Chasse à l’homme. Cette nuit-là, alors que vous tentiez de fuir un groupe d’agresseurs, vous êtes tombé sur un homme, un flic, qui vous a caché toute la nuit chez lui. Cet homme s’appelait Henry, je me trompe?

L?inspecteur Brody regarde Ivan avec une grande attention. Il remarque que leurs bières sont vides et repart en chercher d’autres. Il revient et prend son temps avant de répondre.

– Comment peux-tu connaître cette histoire. Seul Henry et moi étions au courant et il a disparu quelques temps après. Il m’a fait rentrer chez les flics et ensuite on a retrouvé son cadavre sur les quais. Il avait été complètement brûlé et seule sa bague nous a permis de l’identifier. Tu ne devais même pas être né à cette époque. Comment peux-tu être au courant?

Ivan pose sa bière et s’allume une cigarette. Il en propose une à l’inspecteur qui accepte.

– Et bien c’est simple, Henry n’est pas mort.

– Comment? Mais alors où était-il pendant toutes ces années? Pourquoi n’est-il pas revenu au commissariat?

– A cause de ce qu’il est devenu. Le soir où vous l?avez trouvé sur les quais, lui se faisait kidnapper par des gangsters à la solde d’un homme que Henry avait coffré. Ils l?ont emmené sur le monde de Dista, sûrement pour l’exécuter.

– Ton histoire ne tient pas la route, gamin! Pourquoi l’amener aussi loin pour simplement le tuer.

– Parce que Dista ne pratique pas l’extradition vers le Bazar et que les contrôles sont rares. N’oubliez pas que leur patron avait une rage contre Henry et qu’il voulait le tuer de ses mains.

– Bon, et la suite?

– Tout ce que je sais, c’est que les gangsters sont allés dans un petit village près de Courveau et qu’ils y ont attendu quelqu’un, sans doute leur patron, avant de tuer notre ami. Leur plan tomba à l’eau car une attaque de pirates du Néant arriva le soir même. Ils ont tués la plupart des gens du village, en ne gardant que les hommes forts et certains enfants. Ensuite, il a passé un an dans les cales d’un vaisseau pirate à travailler comme esclave dans la salle des machines avant de prendre la tête d’une mutinerie et de prendre la place du capitaine.

Un large sourire apparaît sur le visage de Brody. Ivan poursuit son histoire.

– Après ça, il a écumé, pendant un an, le néant à la tête des mutins avant de tout laisser tomber pour revenir ici. Faut comprendre que l’année passée dans les cales l?a profondément marqué. Quand il est revenu, son ancienne vie ne lui disant rien, il a décidé de faire carrière de l’autre côté de la loi. Il s?est monté une solide réputation et aujourd’hui, son commerce est très lucratif.

– Je vois. C’était un excellent flic même un des meilleurs. Cela ne m’étonne pas qu’il ait réussi mais je ne comprends pas pourquoi il a changé à ce point. C’est un des mecs les plus droits que je connaisse et qu’il finisse hors-la-loi me désole. Mais malgré toute cette histoire, tu ne m’as toujours pas dit pourquoi je dois te protéger et comment tu sais autant de choses.

– J’y viens. Lorsque le village fut attaqué, j?étais un des gamins qui ont survécu. Les pirates avaient besoin de marchandise un peu spéciale pour des aristocrates de Perto. J’étais, avec une dizaine d’autres gamins, cette marchandise spéciale. Par chance, Henry fit sa mutinerie avant que l’on puisse nous vendre et il nous proposa de le suivre comme mousses. Pendant cette année de piraterie, nous avons sympathisé et lorsque Henry décida de revenir au Bazar, je fus le seul qui le suivit. J’ai continué à travailler pour lui jusqu’à aujourd’hui. Maintenant j’aimerais pouvoir avoir une vie à moi. Je n’avais rien demandé quand les pirates sont venus raser mon village. J’ai 18 ans aujourd’hui et je voudrais choisir ma vie comme tout le monde.

– Je ne suis pas un bon samaritain, gamin. Que tu ais eu une vie triste ne me fait ni chaud ni froid. Des comme toi sont monnaie courante dans mon métier et cela ne m’oblige pas à protéger un voleur de ses propres camarades.

– Henry a dit que vous diriez un truc du genre. Il m’a alors remis cette lettre pour vous.

Ivan sort une enveloppe blanche de sous son gilet et la tends à l’inspecteur. Il l’ouvre et se met à lire. Son visage devient un peu plus grave au fur et à mesure de la lecture. Une fois fini, il la referme et la pose sur la table. Il se lève et va prendre une bouteille de cognac. Il se sert un verre et le vide cul sec sans prendre le temps de l’apprécier. Il en prend un second et retourne sur le divan. Cette fois-ci, il prend le temps de faire chauffer son verre au creux de ses mains et d’apprécier sa saveur. Ivan n’a pas bougé et il attend que l’inspecteur reprenne le cours de la conversation.

– Est-ce que tu as lu la lettre, petit?

– Non, Henry l?a cachetée pour que vous soyez sûr que ça vienne de lui.

– Tant mieux, j’ai pris ma décision et je vais t’aider.

Ivan lâche un long soupir de soulagement qui coupe Brody dans sa parole.

– Je n’ai pas fini. Je ne le fais pas pour toi.

– Je vous en remercie quand même.

– J’ai une condition, je te laisse un peu de temps pour faire ce que tu veux. Ensuite, tu devras revenir ici et rentrer dans l’école de police. Tu finiras l’école et obtiendras ton diplôme sinon je te dénoncerai. Après ton diplôme, tu seras libre de faire ce que tu veux. C’est la seule condition.

– Combien de temps dure l’école?

– Pour les moins bons, dix ans, pour les plus rapides, une année. Dès que tu obtiens ton diplôme, tu es libre. C’est le marché.

– Je n’ai pas vraiment le choix, marché conclu.

Les deux hommes se serrent la main et continuent de discuter un moment, s’échangeant leurs vies autour d’un cognac. Brody montre la chambre d’ami à Ivan qui se jette sur le lit et s’endort quelques minutes après. Malgré son ton bravache, la journée de tension a dû être très éprouvante pour ce gamin. Brody referme la porte et redescend au salon. Il ressort la lettre pour la relire une seconde fois.

Brody,

Tu dois te poser de nombreuses questions à mon sujet et je ne peux y répondre. Les aléas de la vie sont bien trop compliqués pour des hommes comme nous. J’ai été un bon flic et je suis devenu excellent voleur. Tu as été un bon voleur et tu es devenu un excellent flic. Si nous nous n?étions pas rencontrés ce soir-là, nos vies auraient sûrement été différentes. Tu serais mort dans cette ruelle et moi j’aurais sûrement pris ma retraite en m’achetant une licence de comptoir sur un autre monde. Je suis assez content de la tournure qu’ont pris les événements et je sais que tu en es content aussi. Aujourd?hui, un autre gamin a besoin d’un flic pour s’en sortir. Ne le juge pas! J’ai choisi ma nouvelle vie alors que lui n’a fait que survivre. Il est malin et débrouillard, un peu comme toi à l’époque. Nous avions fait un marché et je suis fier que, après le diplôme, tu aies décidé de faire carrière dans la police. Je n’ai jamais eu de fils et malgré mes dérives, je t’ai toujours considéré comme mon fils et Ivan l?est devenu aussi. Considère-le comme un petit frère. Aide-le en souvenir de la dette que tu me dois et pour son propre bien.

Je ne te demande pas plus que ce que je t’ai offert à toi. Laisse-lui sa chance de décider de sa vie.

Avec tout mon respect,

Henry Arismon

Brody repose la lettre et attend la fin de la nuit en buvant sur son divan. Ses souvenirs repassent et repassent dans sa tête. Il se pose des questions sur comment finira cette histoire. Si le gamin fera comme lui et entrera dans la police après son diplôme ou bien décidera-t-il de partir à l’aventure? Peut-être qu’il retombera dans le vol. Si c’était le cas, Brody devra l’arrêter. En plus, le cas de Henry est aussi un problème. Aujourd’hui, c’est un voleur et c’est le rôle des flics d’arrêter les criminels. Brody ne se sent pas l’âme à arrêter l’homme qui l?avait ramené dans le droit chemin et qui lui avait, en plus, sauvé la vie. Toutes ces questions pourront attendre demain et Brody monte se coucher.


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