L’Expédition Finale

Récit Isolé: L’Expédition Finale

– Première phase terminée. Début de…

Le pilote coupe l’interphone du vaisseau. Il se renfonce dans son siège d’un air las, une enveloppe cachetée entre les mains. Il ne doit pas être âgé de plus d’une trentaine d’années et pourtant à cet instant, son visage affiche les marques d’une longue lassitude. Les derniers jours ont été très éprouvants. Avec les émeutes, la planète qui explose de partout et qu’un seul vaisseau pour transporter toute la population, il avait fallu presque batailler pour arriver ici. Il avait même fallu abattre beaucoup de gens pour fermer les portes et le pilote repense aux morts dû au décollage. De toutes façons ils allaient tous mourir puisque ce vaisseau était le seul capable de voyager dans les étoiles que notre planète a pu construire avant l’explosion finale. Plus la catastrophe approchait, plus les personnes devenaient folles. Sur les dix milliards d’individus que contenait notre planète, seul un millier pouvait monter à bord. Il avait fallu faire un choix et le Conseil International avait décidé d’organiser une loterie gigantesque pour trier le plus équitablement la population. Seul le pilote fut désigné d’office car le seul apte à piloter le vaisseau. Quand on apprit le nom des gagnants et qu’il allait monter plus tôt que prévu, les émeutes ont éclaté de partout. Pour finir, les gardes à l’entrée ne purent plus contenir la foule et c’est le vaisseau, programmé pour cela, qui ferma les portes au bout de mille personnes. D’ailleurs, les mille chanceux qui ont pu monter à bord malgré tout cela, dorment dans des chambres de cryogénisation. Le pilote est seul à bord et il ne va pas tarder à aller les rejoindre. Le vaisseau devra continuer sa route jusqu’à sa destination. Une planète vivable pour reconstruire une nouvelle civilisation. Il lui restait une dernière chose à faire. Le Chef du Projet lui avait parlé le jour où on lui avait annoncé qu’il serait le pilote du vaisseau qui allait les sauver de l’extinction. Le scientifique l’avait pris à part pour lui expliquer le fonctionnement du programme de la navette et ce qu’il devait connaître. A un moment donné de la conversation le visage de l’homme s’était rendu plus grave et sa voix presque hésitante. Comme s’il avait peur de dévoiler des informations.

– Ecoutez-moi bien, lorsque les portes seront fermées et que vos passagers seront endormis, la phase une sera terminée. Vous pourrez alors aller vous reposer jusqu’à ce que le vaisseau vous réveille. Votre travail sera terminé.

– Cela me semble assez simple. Je me demande, pourquoi avez-vous choisi un pilote pour l’expédition? Ce vaisseau aurait très bien pu s’en passer.

– Il faut toujours un homme derrière la machine. Si quoi que ce soit se passe dans le vaisseau votre chambre se rallume automatiquement et vous serez réveillé. En plus, il y a un second travail que vous devrez réaliser avant la seconde phase du voyage. Je ne peux pas vous en dire plus. Lisez à ce moment là, la lettre scotchée sous le tableau de bord.

– Pourquoi pas me la transmettre maintenant?

– Cela vous sera expliqué dedans. Revenons-en à la navette. Les moteurs ont été conçus…

Le pilote se redresse sur son siège et revient au présent. L’enveloppe repose toujours dans ses mains, toujours fermée. Il décolle le cachet et sort la lettre. Elle est recouverte d’une fine écriture.

Capitaine Willis,

Je ne peux imaginer dans quel état vous êtes, ni même si c’est bien vous qui me lisez mais j’espère que cela s’est passé suivant le plan établi. Je pense que vous venez de voir ce qu’il y a de pire dans notre civilisation et jusqu’à sa perte. Vous êtes en ce moment même le dernier survivant encore actif de notre planète. Je suis un scientifique et comme tel, je pense que vous devez savoir certaines choses avant de prendre la bonne décision. Pardonnez si mes mots sont un peu durs mais je suis vieux et je vais mourir. Nous avons confondu changement avec progrès et avons laissés notre soif de richesse détruire notre planète. Nous avons pillé son sol pour développer sans cesse des nouveaux moyens de la pourrir. En renversant les anciens carcans sectaires, nous pensions avoir évolué vers une société meilleure, plus ouverte et libre alors que nous avions juste changé de langage. Là où il y avait esclavage, des usines à la chaine se sont créées pour engager des gens pour moins qu’une misère afin qu’ils travaillent comme des robots. Là où il y avait humiliation, des charognards sans scrupules développaient des mises en scène qui ravissaient le peuple avide d’un sadisme malsain pour la misère des autres. Là où il y avait privilèges, les nobles furent remplacés par les marchands, qui furent remplacés par des entreprises tellement puissantes que même les nations les plus puissantes ne pouvaient contrôler, et qui prirent le contrôle de toutes les ressources naturelles, ceci afin de mieux pouvoir nous vendre leur ressources artificielles. C’est dans tout cela que nous avons confondu changement avec progrès. Il serait trop long de t’expliquer toutes nos erreurs, mais sache une chose, nous avons inclus dans le programme un système qui va effacer la mémoire de tous les passagers de la navette afin qu’ils recommencent tout depuis le début. Nous ne l’avons pas activé. J’ai toujours cherché la connaissance et je ne peux me résoudre à l’effacer. Je t’offre un choix et tu sera le seul à l’avoir. Je suis désolé que cela tombe sur toi mais je ne pouvais prendre cette décision. Considère cela comme de la lâcheté de ma part, peu m’importe, vu que je suis sans doute mort à l’heure qu’il est ou pas loin. Sache que tu as la possibilité d’activer le programme d’effacement des mémoires en appuyant sur le bouton droite de la console. Une autre console s’activera et tu pourras finir de l’enclencher en rentrant ton code personnel. Par contre, toi, tu n’oublieras pas, et donc le vaisseau ne te réveillera pas à la fin du voyage sinon tu pourrais empêcher le processus d’oubli de fonctionner. Tu peux rester éveillé et mourir de vieillesse sur ce vaisseau. Il pourvoira à tout tes besoins nutritionnels et physiques. C’est le seul cadeau que j’ai pu t’offrir. Le Conseil International a voté pour que le système d’oubli baptisé Morphée soit appliqué. Les membres du projet ont tous voté clandestinement et ont décidé qu’il ne devait pas être activé. Étant le chef du projet, c’est à moi qu’on a demandé de prendre la décision de couper le système sans que le Conseil soit au courant. Je ne peux pas rester et laisser tout cela arriver. Tu dois faire ce choix à ma place car c’est ce que nous devons faire pour eux. Pour qu’ils puissent vivre autrement. Si les passagers gardent leurs souvenirs d’avant ils vont continuer de reproduire les mêmes erreurs comme à chaque fois. Tu dois activer ce programme. Je te laisse choisir ta fin, endormi ou seul.

Docteur Charles Willis,

Chef du Projet Morphée

P.S.: Pardonne-moi mon fils.

Le pilote laisse ses larmes couler et range délicatement la lettre de son père dans son veston. Il se repasse les “pour” et les “contre” sans cesse et, n’arrivant pas à conclure, décide de laisser cela pour le moment. Les jours passent et chaque jour il reste des heures et des heures assis à réfléchir pour trouver la bonne solution. Des mois, des années passent et toujours rien.

Puis un soir, alors qu’il était devenu très vieux, il repensa à une journée de pêche avec son grand-père. Le pilote enfant venait d’attraper son premier poisson et son grand-père lui montrait comment enlever l’hameçon. Le gamin était tout excité et n’arrêtait pas de regarder son poisson comme si c’était le plus gros et le plus beau du monde. Il l’exhibait devant les yeux de son grand-père en lui disant que c’est lui qui avait pêché le plus gros. Son grand-père l’avait regardé avec amusement et lui avait dit:

– Lâche ce poisson, tu vas finir par le gâcher. Pose-le et viens m’aider à en attraper un autre.

Le gamin, devenu vieux aujourd’hui, sourit. Leur société était comme le poisson. On l’avait tellement exhibé qu’il avait finit par pourrir. Aujourd’hui, il fallait attraper un nouveau poisson et oublier l’ancien. Le pilote sut enfin quelle décision prendre…


Laisser un commentaire