Situation Finale

Le Concile

Récit Isolé: Situation Finale

Les cheveux grisonnants, la moustache encore frétillante malgré son âge avancé, le Colonel avait l’air anxieux derrière son bureau. Des voyants lumineux s’agitaient et les écrans de contrôle ne montraient rien de bon. Des jauges étaient dans le rouge, des aiguilles sur des compteurs dépassaient frénétiquement la limite indiquée et de la fumée s’échappait des ordinateurs posés le long des murs. Mais surtout, le café était froid depuis vingt bonnes minutes. L’homme à l’allure de militaire tapota un des cadrans devant lui et marmonna quelque chose d’inaudible suivi d’un soupir. Il attrapa la tasse à côté de lui et enfonça le bouton de l’interphone d’un geste brusque avec son autre main.

– Qu’est-ce que c’est que ce foutu bordel? cracha-t-il d’une voix rauque et autoritaire. Plus rien ne fonctionne ici! Faites-moi monter le responsable des pompes au pas de course sinon je vous jure que vous allez en prendre pour votre grade!

Le colonel but une gorgée de son breuvage refroidi et serra les dents.

– Qu’on m’amène un autre café aussi!

L’homme grisonnant au visage sévère posa la tasse et se laissa retomber dans son fauteuil de gradé. Le regard perdu dans le vide de la pièce, sa tête était visiblement emplie de pensées de la plus haute importance.

Comment vais-je pouvoir nous sortir de cette merde? Depuis le temps que je fais tourner ce grand projet sans encombres, il a fallu que tout me lâche au même moment! On dirait que plus rien ne fonctionne correctement dans cette foutue Usine à part moi. Je suis sûr qu’on peut pousser la machine encore au moins une semaine avant que tout lâche.

Le colonel fut interrompu dans ses divagations par l’interphone qui crachotait. On pouvait entendre une voix entrecoupée de parasites qui tentait de se faire comprendre.

– Colonel Céphalus? Ici l’aile supérieure gauche! Vous nous recevez?

Céphalus sursauta et se jeta sur l’interphone.

– Je ne vous reçois pas très bien, on dirait que même les communications deviennent difficiles, fit-il d’un ton agacé en triturant un bouton. Voilà, ça devrait passer. Parlez! Qu’est-ce qui vous arrive? Quelle est la situation?

– On est en train de subir une attaque extérieure de niveau six! Les parois sont sévèrement touchées mais l’ennemi n’entre que par cette unique brèche, nous avons déjà des hommes sur place qui tentent de les contenir, mais je ne sais pas s’ils tiendront encore longtemps, vu leur âge. Qu’est-ce qu’on fait, Colonel?

– Je vous envoie des renforts, tenez bon! Ils seront là dans moins d’une minute! Terminé!

Nom de Dieu de nom de Dieu!

– Colonel! L’ennemi se retire! C’est à n’y rien comprendre!

Le sang de Céphalus ne fit qu’un tour.

– Ne vous inquiétez pas, les caméras extérieures me montrent que ce n’était qu’une attaque éclair, mais elles se brouillent à nouveau, nous sommes dans le noir total à présent. Nous sommes seuls, Lieutenant…

Le Colonel fit une pause après ces derniers mots.

– Il est possible que d’autres agressions surviennent. Nettoyez-moi ces blessés et faites en sorte que l’ennemi infiltré soit détruit le plus vite possible. Et refermez-moi ce trou! Terminé!

De la sueur perlait sur le front du Colonel. Lorsqu’il avait vu que les caméras de surveillance s’étaient brouillées, son expression avait changé et on sentait que le niveau de stress du vieil homme serait monté d’un niveau supplémentaire si cela était encore possible.

Ça y est… Nous sommes coupés du monde extérieur… Tout repose sur nos épaules à présent… Il faut que je garde mon calme… Tout va bien se passer… Bon, et qu’est-ce qu’il fout, le préposé aux pompes?

L’unique porte du bureau s’ouvrit pour laisser entrer une femme aux cheveux blancs et aux traits usés par le temps. Elle portait un plateau sur lequel était posé une tasse encore fumante.

– Votre café, Colonel, fit-elle d’une voix éraillée.

– Merci, Frida. Posez-le sur mon bureau, voulez-vous?

La vieille femme s’exécuta et remplaça l’ancien café qui était encore plus refroidi qu’un macchabée par celui plus chaud et appétissant qu’elle venait d’apporter. Elle lança un regard plein de compassion à Céphalus qu’il ne remarqua même pas, et se dirigea vers la porte pour s’en aller. Elle tourna la poignée et, au moment de franchir l’encadrure, se retourna pour lancer:

– Ne vous en faites pas, Colonel. Même si les machines et les mécanismes ne fonctionnent plus aussi bien qu’avant, tout le monde est avec vous.

Ils partagèrent un sourire empli de nostalgie et la secrétaire disparut derrière la porte.

Quelques minutes s’écoulèrent pendant lesquelles aucune intervention majeure ne vînt perturber les “Bips” incessants et les diverses alertes rouges qu’il y avait sur tout les écrans de contrôle. Céphalus semblait encore plongé dans ses pensées, presque comme en transe. À Nouveau, l’unique porte qui permettait d’entrer ou de sortir s’ouvrit dans un fracas qui sortit le Colonel de sa torpeur. L’homme qui venait d’entrer était maigre, presque squelettique. Il était dégarni mais gardait des cheveux blancs sur les côtés. Il tendit une main anémique et décharnée en guise de salutation au Colonel qui lui répondit par un hochement de tête.

– Salut mon Colonel!

Il y avait dans son ton une franchise qu’aucun autre homme de la base ne se serait permis en présence de Céphalus, à part peut-être Frida. Le regard du Colonel resta ferme un moment puis se détendit malgré l’urgence de la situation.

– Salut Mike. Content de te voir enfin, ça fait un moment que je t’attends. Alors, comment ça se présente au coeur du réacteur?

L’homme récemment arrivé baissa un peu le regard sur sa blouse qui devait autrefois être de couleur blanche, essuya une grosse tache de graisse sur le revers da sa manche et répondit d’un ton accablé.

– Ce ne sont pas des bonnes nouvelles que je t’amène, Céphalus. Les pompes ne suivent plus, elles sont en train de s’arrêter progressivement et on ne peut plus rien faire pour les remettre en route. Je crois que cette fois, c’est vraiment la fin…

Sur ces derniers mots, les yeux du préposé aux pompes s’humectèrent sous la pression de ses émotions.

– T’inquiète pas Mike, fit le Colonel, se voulant rassurant. Je m’attendais à ce genre de mauvaise nouvelle. On a fait tout ce qu’on pouvait et on l’a fait de notre mieux, mais je crois qu’il faut savoir capituler lorsque tout les signes montrent qu’il est impossible de se surpasser une fois encore.

– Je sais bien, mais c’est difficile de se dire qu’après une vie entière dévouée au bon fonctionnement de cette gigantesque usine, à boire, à manger, à vivre sur place même, on doive finalement la laisser mourir parce que la machinerie ne suit plus le rythme. J’ai vraiment du mal à l’accepter.

Un silence fit son entrée discrètement pendant lequel le Colonel fut envahi par de l’empathie envers l’homme en face de lui. Il comprenait très bien les sentiments qui tourmentaient Mike. Tous dans cette usine, y compris lui, étaient dans la même situation. C’est avec une voix tremblante d’émotion qu’il répondit:

– Très bien… Je vais convoquer tout le monde en salle de réunion dans dix minutes, et nous déciderons tous ensemble de ce que nous allons faire. Vas-y déjà, je vous rejoins.

Mike s’en alla comme il était venu. Le Colonel prit un moment de réflexion avant d’appuyer sur le communicateur.

Cette fois ça y est. Plus de retour en arrière. Il est temps d’en finir.

Céphalus appuya sur le bouton.

– Frida, convoquez-moi tous les responsables de secteur dans la salle de réunion pour dans dix minutes, s’il vous plaît. Je m’y rends.

La salle de réunion était sobre. Aucune décoration sur les murs gris et les seuls meubles présents étaient une grande table ovale avec des chaises inconfortables. Ces chaises avaient pour but d’empêcher les bureaucrates de s’endormir et ainsi les obliger à participer aux colloques. Tout le monde était là. Du responsable de la ventilation au chef de la sécurité en passant par le surveillant des déjections, tous les grands dirigeants de l’Usine étaient réunis. Tous étaient vieux et grisonnants. Certains étaient même bien dégarnis, comme Mike. La salle était insonorisée pour éviter les bruits incessants provoqués par la machinerie infernale tout autour d’eux. Céphalus présidait en regardant gravement l’assemblée. Un lourd silence s’était installé et tous se regardaient en chiens de faïence.

– Voilà, vous savez tous où cela nous mènera, mais je préconise l’arrêt total de l’Usine. Malgré toutes les années que nous avons passées ici, il est temps pour nous de jeter l’éponge. Le coeur ne permet plus de faire fonctionner les pompes correctement et tout le reste est affecté… La ventilation n’est plus suffisante, nous commençons à manquer d’oxygène, les vannes de déjections sont déréglées et s’évacuent aléatoirement, nos agents de sécurité n’arrivent plus à repousser les attaques extérieures aussi efficacement qu’auparavant, même moi, dans le centre de contrôle je n’ai plus qu’accès aux fonctions vitales et encore, elle ne fonctionnent presque plus. Si tout le monde est d’accord, nous allons procéder au vote.

Chaque participant avait devant lui deux boutons, un vert et un rouge. Le vert pour continuer, le rouge pour tout arrêter. Mike fut le premier a voter. De sa vieille main il pressa le rouge. Ainsi, petit à petit, tout le monde vota et Céphalus fut le dernier à presser le bouton d’arrêt total.

***

…Dans la salle de soins intensifs de l’Hôpital Sambodia, les médecins s’affairaient autour du patient. Des gouttes de sueur perlaient sur le front du chirurgien en chef. Visiblement, l’intervention se compliquait.

– Alors, elle vient cette piqure au bras gauche? On est en train de le perdre!

Une infirmière s’approcha avec une aiguille et l’enfonça dans la peau du patient.

– Merci. Aaaaah! Son coeur lâche! Massage cardiaque!…

***

…Dans la salle de soins intensifs de l’Hôpital Sambodia, Monsieur Hubert est mort ce soir à l’age de quatre-vingt neuf ans, malgré les soins prodigués. Cet ancien militaire, aux états de service exemplaires, nous laisse son bon souvenir après six mois de traitement. Ses affaires seront vendues aux enchères…


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